Comment fonctionnent les services publics danois ? Quelles différences avec le modèle français ?
Dans cet épisode, Jean-Louis Rocheron, haut fonctionnaire français en poste à Copenhague, nous ouvre une fenêtre sur un autre modèle de fonction publique. Culture de la confiance, flexibilité de l'emploi, autonomie locale : le Danemark cultive une approche bien différente… qui interroge nos habitudes.
« Ici, l’État fait confiance par défaut. On délègue, on simplifie, et on laisse les professionnels s’organiser. »
Jean-Louis Rocheron est administrateur territorial expatrié au Danemark.
Avec plus de 15 ans d'expérience dans la sphère publique française et des missions internationales, il nous offre une perspective unique sur la gestion publique dans un pays nordique. Jean-Louis nous raconte la particularité du Danemark : un pays ultra-décentralisé, où la fonction publique repose sur des bases très différentes de celles de la France.
Regarder le Danemark, c’est voir à quel point la fonction publique française repose sur une architecture statutaire devenue centrale dans son identité. Le Danemark fonctionne autrement : très peu de titulaires, beaucoup de contrats collectifs, une logique d’accords négociés plutôt que de corps hiérarchisés. Or ce contraste ne dit rien du “meilleur système”, il révèle quelque chose de fondamental : en France, le statut n’est pas un outil, il est la colonne vertébrale de l’État.
Cette dépendance produit de la stabilité, mais aussi une forme d’angle mort : tout ce qui n’entre pas dans les catégories statutaires paraît difficile à penser. Les marges de manœuvre locales existent, mais elles restent contraintes par un cadre national puissant. Le Danemark montre que d’autres pays arrivent à produire du service public, de la neutralité, et de la continuité sans avoir besoin de cette ossature statutaire.
Ce constat ouvre une question essentielle : dans quelle mesure le statut protège la mission, et dans quelle mesure il fige l’organisation ? Non pas pour affaiblir les garanties, mais pour interroger la capacité du modèle français à évoluer sans perdre sa cohérence.
Le Danemark agit comme un révélateur : la France protège très bien ses agents ; elle protège moins bien sa capacité d’adaptation.
En France, la fonction publique territoriale reste prise dans un mouvement paradoxal : elle est censée porter la proximité, mais elle fonctionne dans un cadre pensé depuis Paris. Le Danemark, lui, pousse la logique inverse : des communes puissantes, des compétences très larges, un rapport direct entre services et citoyens.
Le résultat, pour la fonction publique, est frappant : là-bas, les administrations locales ont la capacité réelle d’agir, d’innover, d’ajuster, sans attendre un cadre national minutieux. Les RH, l’organisation du travail, les politiques salariales, les coopérations professionnelles : tout peut être négocié, discuté, modifié au niveau local.
Dans le modèle français, les marges existent, mais elles restent contraintes par des strates de réglementation, de contrôle et de doctrine. Les agents territoriaux sont responsables d’enjeux majeurs — petite enfance, action sociale, aménagement, transition — mais évoluent dans un système qui leur laisse peu de prise sur les conditions mêmes de leur action.
Le Danemark montre qu’une fonction publique locale autonome n’est pas synonyme de fragmentation, mais de capacité d’ajustement. Pour la France, la question n’est pas d’imiter, mais de reconnaître que la proximité ne produit pas ses effets lorsque les leviers de décision restent centralisés.
Une fonction publique territoriale forte suppose une autonomie réelle, pas simplement déléguée.
L’observation la plus précieuse n’est pas que le Danemark fonctionne différemment, mais qu’il fonctionne sans certains piliers que la France considère indispensables. La neutralité n’y passe pas par un statut ; la cohérence ne passe pas par des corps ; l’égalité ne passe pas par une uniformité nationale ; la gestion des carrières ne passe pas par un système hiérarchisé.
Cela ne signifie pas que la France doive renoncer à ces mécanismes, mais qu’elle doit comprendre ce qu’ils produisent : de la protection, oui ; de la continuité, oui ; mais aussi de la rigidité, de la lenteur décisionnelle, et une grande difficulté à traduire localement des besoins émergents.
Le modèle danois ne remet pas en cause le service public français. Il révèle ce qui, dans ce modèle, repose sur des croyances anciennes :
– que la centralisation garantit toujours l’égalité ;
– que le statut est la seule voie pour sécuriser l’intérêt général ;
– que la cohérence ne peut être que nationale.
L’international ne sert pas à copier : il sert à déplacer le regard. En confrontant la France à un modèle sans statut mais avec une forte cohésion, il rappelle que les institutions ne valent que par leur capacité à faire vivre la mission publique.
Ce que le Danemark offre, c’est un miroir : non pas pour renier, mais pour interroger ce que la fonction publique française protège — et ce qu’elle pourrait mieux libérer.
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