\"Allez jouer au golf\" (2\/6)

Dans ce deuxième épisode "ce que diriger veut dire", la conversation pousse plus loin la conséquence directe du malentendu sur le rôle de dirigeant. Sébastien interroge une croyance profondément ancrée : celle selon laquelle un dirigeant utile est un dirigeant indispensable au quotidien. À travers une formule volontairement provocatrice, il invite à regarder ce que révèle réellement une organisation lorsqu’elle ne tient que par la présence constante de celui ou celle qui la dirige. Derrière l’image, c’est une question de solidité et de maturité organisationnelle qui est posée.

« Le problème, c’est qu’on confond très souvent diriger, manager et faire. »

L'invité : Sébastien Martin

Sébastien Martin accompagne des dirigeants sur des sujets de leadership et de transformation. Il intervient à HEC pour le MBA Executive, et est stratège, coach et conférencier. Il publie également dans une newsletter intitulée Leadership Impactant.

Décryptage des idées clés

Déléguer, c’est accepter une perte de contrôle… et une baisse temporaire de confort

Dans la sphère publique, la délégation se heurte souvent à un double réflexe : la culture de la conformité (ne pas se tromper) et la personnalisation de la responsabilité (celui qui signe “porte” le risque). Résultat : beaucoup de cadres délèguent des tâches, mais gardent la main sur le pilotage fin, les validations et les arbitrages. Cette délégation partielle entretient une charge mentale élevée et une dépendance structurelle des équipes.

L’enjeu est d’assumer un principe simple : le passage vers une organisation plus autonome “fait mal”, parce qu’il oblige à renoncer au rôle implicite de sauveur et à accepter que tout ne soit pas fait “comme on l’aurait fait”. Ce n’est pas un détail psychologique ; c’est un point de bascule organisationnel. Tant que le contrôle rassure plus qu’il ne coûte, la délégation reste cosmétique. À l’inverse, quand le manager accepte de ne plus être l’interface de toutes les décisions, l’équipe peut reprendre de l’initiative, mais au prix d’un inconfort initial : questions plus nombreuses, ajustements, et sentiment de perte de maîtrise.

Dans une collectivité ou une administration, ce renoncement se travaille de manière pragmatique : clarifier ce qui est non négociable (cadre légal, sécurité, continuité de service), et distinguer le reste (méthodes, organisation, solutions) où l’équipe peut décider. C’est précisément là que se joue la montée en autonomie : pas dans les discours, mais dans la capacité réelle à laisser faire autrement, tout en maintenant un cadre public solide.

Passer du “comment” au “résultat” : déléguer, c’est piloter des critères de réussite

Un verrou fréquent dans le secteur public est la confusion entre deux responsabilités : la responsabilité de l’objectif et la responsabilité de la méthode. Beaucoup de dysfonctionnements viennent d’un pilotage centré sur le “comment” : demander des actions précises, imposer une séquence, contrôler l’exécution, corriger en continu. Ce mode est rassurant, mais il empêche l’apprentissage des équipes et transforme le manager en goulot d’étranglement.

Une alternative opérationnelle consiste à ne regarder qu’une chose : des critères de réussite explicites, en petit nombre, formulés de manière vérifiable. Autrement dit : dire ce qui doit être atteint, pas comment y parvenir. Cette logique est particulièrement adaptée à l’action publique, où l’on doit concilier contraintes (budget, calendrier, réglementation) et finalités (qualité de service, impact, lisibilité pour l’usager). Des critères bien posés protègent l’institution : ils rendent les attendus discutables, traçables, et permettent un arbitrage fondé sur des éléments plutôt que sur l’intuition.

Concrètement, cela suppose de déléguer un sujet réel à quelqu’un, sans se retirer totalement, mais en changeant la nature du suivi : le manager se réserve l’évaluation des résultats au regard de 2 ou 3 critères, et cesse de piloter l’exécution au quotidien. C’est une bascule forte : la fonction managériale devient une fonction de cadrage et de relecture des effets, pas de micro-contrôle des moyens. Ce changement désengorge la chaîne hiérarchique, réduit les allers-retours inutiles et rend l’organisation plus robuste face aux urgences, fréquentes dans les services publics.

Installer un droit à l’apprentissage : l’erreur utile comme condition de l’autonomie

Dans de nombreuses organisations, l’erreur est associée au blâme (ou à la peur du blâme), ce qui produit mécaniquement des comportements de protection : escalade hiérarchique, sur-contrôle, décisions retardées, recherche de validation permanente. Or, on ne peut pas demander de l’autonomie sans accepter que l’autonomie comporte des tâtonnements. Le point clé n’est pas d’"autoriser l’erreur" au sens moral, mais de construire un mécanisme social où l’erreur devient exploitable : on la nomme, on en tire un apprentissage, on sécurise le cadre pour éviter la répétition.

Dans la sphère publique, cela a une dimension managériale très concrète : si la hiérarchie affiche une posture d’infaillibilité, le collectif apprend à se taire, à minimiser les problèmes et à demander des validations en amont. À l’inverse, quand l’encadrement assume publiquement un apprentissage, en première personne, il envoie un signal puissant : la progression compte autant que la conformité immédiate, tant que le service rendu et les obligations de l’administration sont protégés. Cette posture crée de la sécurité psychologique, indispensable pour que les agents prennent des initiatives raisonnées.

Un rituel simple peut ancrer cette culture : ouvrir une réunion d’équipe par un apprentissage récent, articulé autour d’une erreur et de ce qu’elle a permis de comprendre (pas une confession, mais un retour d’expérience utile). L’effet recherché n’est pas l’exemplarité morale, mais la normalisation de l’apprentissage : on ne cache pas, on capitalise. Dans les collectivités et administrations, c’est une manière réaliste de faire évoluer les pratiques sans bouleverser l’organigramme : on installe progressivement une organisation où le contrôle hiérarchique recule au profit d’une responsabilisation sécurisée, compatible avec les exigences du service public.

Fonction Publique Mon Amour est un média indépendant créé par Linda Comito.
Pour nous suivre :