La fonction publique survivra-t-elle aux dix prochaines années ? La question peut sembler provocatrice. Elle est pourtant sérieuse. Vieillissement démographique, crise d'attractivité, irruption de l'intelligence artificielle, contestation du statut... Les défis qui s'accumulent sont structurels, pas conjoncturels. Et si personne ne s'en empare maintenant, ce sont les services publics de demain qui en paieront le prix.
« Quand je me lève le matin, j'ai un métier qui a du sens. »
Boris Melmoux-Eude est Directeur général de l'administration et de la fonction publique. Ancien DRH du ministère de l'Éducation nationale (le troisième employeur mondial après l'armée chinoise et les chemins de fer indiens), il pilote aujourd'hui le cadre statutaire et les grandes orientations RH de l'ensemble de la fonction publique. Un fonctionnaire engagé, selon ses propres mots, pour la réussite des services publics.
Il y a quelque chose de révélateur dans cette anecdote : le 6 octobre 2025, la DGAFP fêtait ses 80 ans d'existence. Le même jour, le premier gouvernement Lecornu démissionnait. Deux temporalités qui coexistent, presque symbiotiques : la continuité de l'administration d'un côté, l'instabilité politique de l'autre.
Ce paradoxe est au cœur du métier de haut fonctionnaire. Contrairement à une idée reçue, l'instabilité politique ne justifie pas l'immobilisme administratif, elle l'interdit. C'est précisément dans les périodes de turbulences que la fonction publique doit tenir le cap, avancer les dossiers, préparer ce qui viendra après. La continuité de l'État n'est pas un acquis automatique : c'est un travail quotidien.
Ce que cette posture révèle, c'est une conception exigeante du rôle de l'administration : non pas exécutante passive des injonctions politiques, mais institution capable de penser à long terme indépendamment du rythme électoral. La Revue Stratégique Nationale lancée pour penser la fonction publique à horizon 2035 et 2050 en est l'illustration la plus directe. Depuis 2013, aucune réflexion d'ensemble n'avait été engagée. Ce vide n'est pas anodin : il dit quelque chose d'une tendance à gérer l'urgence au détriment du temps long. Le corriger, c'est un acte politique autant qu'administratif.
L'intelligence artificielle va transformer les métiers publics. Ce n'est plus une hypothèse, c'est une certitude. La vraie question n'est pas de savoir si la fonction publique doit s'en emparer (elle n'a pas le choix) mais comment elle va le faire, et avec quelles garanties.
Ce qui se joue ici dépasse largement la question technique. Dans le secteur public, la responsabilité n'est pas négociable. Un algorithme peut aider à instruire un dossier, à détecter une anomalie, à optimiser une tournée. Mais la décision, celle qui engage l'État vis-à-vis d'un citoyen, doit rester humaine, traçable, assumée. C'est une exigence démocratique, pas une préférence managériale.
L'IA offre pourtant une opportunité rare : libérer du temps cognitif. Les fonctions RH, comme les fonctions financières, sont aujourd'hui massivement absorbées par la gestion du quotidien. Si l'IA prend en charge une partie de ce flux, elle rend possible ce qui manque cruellement : le temps de réfléchir, d'anticiper, de former. Ce n'est pas l'IA qui transformera la fonction publique. Ce sont les agents qui, libérés de certaines tâches répétitives, pourront enfin se concentrer sur ce qui a du sens, et c'est précisément ce pour quoi ils ont choisi ce métier.
Rémunération insuffisante. Management défaillant. Agents exposés à une agressivité croissante des usagers. Ces trois réalités sont souvent traitées séparément, comme des problèmes distincts à résoudre avec des outils distincts. C'est une erreur de cadrage.
Ce qu'elles révèlent ensemble, c'est une crise de reconnaissance. Un agent qui n'est pas correctement rémunéré, qui ne se sent pas soutenu par son management, et qui rentre chez lui après avoir été insulté au guichet : il n'a pas trois problèmes. Il a un problème : celui de ne pas se sentir considéré à la hauteur de ce qu'il donne. Et aucune réforme isolée ne résoudra ce problème si les autres ne suivent pas.
L'attractivité de la fonction publique ne se joue pas sur un seul curseur. Elle est le produit d'une équation complexe où le sens du métier, les conditions dans lesquelles il s'exerce, la rémunération qu'il génère et la protection dont bénéficie l'agent forment un tout indissociable. On peut avoir la vocation la plus forte du monde : si les conditions de travail sont épuisantes, si le management est absent ou toxique, si la rémunération est perçue comme injuste, la vocation s'érode. Ce n'est pas une question de génération. C'est une question d'élémentaire cohérence entre ce qu'on demande aux agents et ce qu'on leur offre en retour.
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