\"La haine des fonctionnaires\" : ce qu'elle fait aux agents

On parle souvent des services publics qui dysfonctionnent, des réformes qui s'accumulent, des budgets qui se réduisent. Mais rarement de ceux qui sont au milieu de tout ça : les agents. Ceux qui subissent de plein fouet des transformations qu'ils n'ont pas choisies, qu'on ne leur a pas expliquées, et qui entrent parfois en contradiction directe avec les raisons pour lesquelles ils ont choisi ce métier. Ce que ça fait, concrètement, à ces femmes et ces hommes : c'est le sujet de cet épisode.

« Ce mot de haine reflète ce que ressentent certains usagers, et ce que vivent certains agents. C'est une violence largement invisibilisée. »

L'invité : Julie Gervais

Julie Gervais est maîtresse de conférences en science politique à l'université Paris 1. Elle a co-écrit deux ouvrages collectifs devenus des références : La valeur du service public en 2021, puis La haine des fonctionnaires en 2024, paru aux éditions Amsterdam. Des livres qui ne sont pas des essais académiques : ils se lisent, se picorent, et disent des choses que peu osent formuler aussi clairement.

Décryptage des idées clés

Le fonctionnaire bashing n'est pas spontané, il est fabriqué, et il sert des intérêts

L'idée que les fonctionnaires sont fainéants, profiteurs, planqués n'est pas née de nulle part. Elle a été construite, répétée, diffusée jusqu'à acquérir une puissance d'évidence : ce moment où une idée fausse n'a plus besoin d'être démontrée pour être crue. Ce glissement n'est pas anodin. Il s'est opéré progressivement, porté par des discours politiques, des think tanks, des réformes successives qui toutes présupposaient que le secteur public était inefficace par nature, et qu'il fallait le soumettre aux disciplines du marché pour le redresser.

Ce qui est particulièrement retors dans ce mécanisme, c'est sa circularité. Le fonctionnaire bashing justifie des réformes managériales qui désorganisent les services publics. Les services publics qui dysfonctionnent alimentent en retour la critique des fonctionnaires. Et ainsi de suite. Le serpent se mord la queue, et l'agent public se retrouve pris dans une spirale dont il n'est ni l'origine ni le responsable, mais qu'il incarne aux yeux du public.

Pointer cette mécanique, c'est refuser la fatalité. Ce n'est pas une critique idéologique, c'est une lecture sociologique rigoureuse de qui parle, qui diffuse, qui profite. Et la réponse est inconfortable : une partie de ceux qui alimentent ce discours travaillent au sommet de l'État.

La "noblesse managériale" : quand l'élite publique se retourne contre ses propres agents

Il y a dans la haute fonction publique une fraction qui a profondément modifié son rapport à l'État et à l'intérêt général. Ce n'est pas la totalité, loin de là. Mais c'est une réalité sociologique documentée. Ces hauts fonctionnaires ont intégré les codes du management privé, valorisent la mobilité permanente, enchaînent les postes sans s'y installer, réforment vite et visiblement pour décrocher leur "brevet managérial", puis passent à autre chose, parfois vers le secteur privé.

Le problème n'est pas moral. Il est structurel. Ce système de carrière crée une incitation perverse : réformer pour réformer, produire du changement visible à court terme, sans égard pour les effets à moyen terme sur les agents et les usagers. Et comme ces hauts fonctionnaires seront loin quand les conséquences se feront sentir, la responsabilité se dilue.

Ce que cette "noblesse managériale publique-privée" (concept forgé en référence critique à Bourdieu) révèle, c'est que la crise du service public n'est pas seulement une question de budget ou d'effectifs. C'est aussi une question de qui décide, pour qui, et avec quelles conséquences assumées. Remettre l'agent au centre, ce n'est pas un slogan, c'est un choix de gouvernance qui implique de remettre en cause des modes de carrière profondément ancrés.

Dissonance cognitive : quand le travail devient impossible à habiter

Nadine est assistante sociale. Son métier, c'est d'aider des familles en difficulté, de lutter contre les expulsions, d'accompagner des bénéficiaires du RSA. Son quotidien, c'est quatre logiciels informatiques, des rendez-vous minutés, un reporting permanent. Son temps de travail est dévoré par la mesure comptable de son activité, au détriment de l'activité elle-même.

Ce cas n'est pas une exception. C'est un symptôme. Il illustre ce que les chercheurs appellent la dissonance cognitive : l'écart douloureux entre les raisons pour lesquelles on a choisi un métier et les conditions réelles dans lesquelles on l'exerce. Cet écart ne produit pas seulement de l'épuisement, il produit une crise de sens profonde, souvent silencieuse, rarement reconnue.

Ce qui rend la situation particulièrement grave, c'est que cette dissonance est invisible aux yeux de l'institution. Les réformes se succèdent sans jamais demander aux agents ce qu'elles font à leur travail, à leur santé, à leur rapport au service public. La souffrance existe, mais elle n'est pas comptabilisée. Elle n'a pas de case dans les tableaux de bord. Et pourtant, c'est elle qui explique mieux que tout autre indicateur pourquoi la fonction publique peine à recruter, à retenir, à motiver.

Fonction Publique Mon Amour est un média indépendant créé par Linda Comito.
Pour nous suivre :